Okinawa a longtemps fasciné les scientifiques, qui ont constaté que les habitants du village d’Ogimi, dans le nord de cette île japonaise, détenaient le record mondial de longévité. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à concentrer un nombre intrigant de centenaires, puisque la Martinique, la Sardaigne, ou encore Ikaria en Grèce, complètent ce que certains universitaires ont nommé en 2000 des zones bleues, ces régions où la longévité en bonne santé des habitants est très nettement au-dessus de la moyenne.
Les observateurs ont bien identifié des points communs dans le mode de vie dans les zones bleues : l’alimentation favorisant les légumes, les légumineuses, les céréales complètes, les fruits, les poissons, les fruits ; la pratique quotidienne de mouvements naturels et de basse intensité (jardinage, marche, tai-chi, tâches manuelles régulières) ; la forte cohésion sociale et familiale, etc.
Mais il est un aspect typiquement lié à l’île d’Okinawa, une sorte de philosophie de vie, l’ikigaï, et que l’on traduit par « réalisation de soi », « sens de la vie ». Dans une île qui a été le décor d’une des batailles les plus sanglantes de la Seconde Guerre mondiale et qui subit toujours la présence de nombreuses bases américaines et de ses 50 000 GI aux comportements parfois délictueux – agressions physiques et surtout sexuelles, vols… –, s’appuyer sur l’ikigaï, que l’on peut aussi traduire par « raison de vivre », prend un sens tout particulier.
Dans sa conception originelle, l’ikigaï désigne « ce qui donne envie de se lever le matin » et ce qui motive « l’intérêt de vivre la journée à venir », d’être présent au moment. Dans un lieu où la spiritualité conserve toute sa place, tout ce qui est vécu dans la journée doit être porté par un sens profond.
L’ikigaï est en partie cette attention portée à soi et au monde extérieur, cette intention de cultiver et de se nourrir du bon et du beau, d’en avoir conscience, et de puiser le bonheur de ce moment présent chargé de sens. Il entretiendrait un sentiment profond de satisfaction, enraciné dans de petites routines personnelles et qui expliquerait que les vieux Okinawaïens sécréteraient plus d’ocytocine et de dopamine (les hormones du bonheur) que la moyenne mondiale. En pratique, « engagement au quotidien », « vie sociale forte » et « mode de vie aligné avec les valeurs de chacun » constituent les bases de l’ikigaï, avec, pour conséquences, une forte estime de soi et une diminution du stress et du déclin cognitif.
Introduit dans les années 2000 en Occident, l’ikigaï a été profondément détourné. Concept de vie esthétique et spirituel, intime et non productif, l’ikigaï occidental n’est plus qu’un schéma visant à aligner quatre critères représentés par des cercles (passion, mission, vocation, profession), devenant « un outil puissant pour transformer les bilans de parcours » ou une méthode se présentant « comme une approche flexible et valorisable à chaque étape d’un processus de recrutement ». Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt.
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