« ON NE MANGE PLUS DE COQ AU VIN OU DE ROSBIF LE DIMANCHE » : LE VIN ROUGE, GRAND PERDANT DU CHANGEMENT DES HABITUDES DE CONSOMMATION

Le rouge a-t-il vieilli avec ceux qui le boivent ? La question n’a rien de gratuit. «Lorsque l’on observe le profil des consommateurs de vin rouge, on constate qu’il s’agit davantage d’hommes et de personnes relativement âgées», relève Hervé Remaud, professeur de marketing à la KEDGE Wine School. Plus frappant encore : d’après des données Circana citées par notre interlocuteur, environ 7 % des acheteurs concentreraient à eux seuls près de la moitié des volumes. Mais ce serait trop simple de dire que le rouge s’est ringardisé. Une étude qualitative réalisée par l’Ifop pour Vin & Société auprès d’hommes de 18 à 68 ans, le place toujours au sommet de la hiérarchie des couleurs. Il demeure le «vrai vin», le plus noble, celui que l’on apprend à apprécier à mesure que l’on devient amateur.

Pourtant, s’il conserve indéniablement son prestige, son mode d’emploi, lui, semble se perdre. Millésimes, appellations, garde, vocabulaire spécialisé : le rouge charrie avec lui tout un monde de connaissances qui ne s’apprend plus aussi facilement. «Autrefois, le vin faisait davantage l’objet d’une transmission familiale, qui s’est aujourd’hui, en quelque sorte, grippée», constate Hervé Remaud.

Sortir le rouge de ses codes

Savoir boire du rouge est déjà une chose. Trouver quand le boire en est une autre. Et sur ce point, le paysage a beaucoup changé. «Il n’y a pas si longtemps encore, il y avait pratiquement toujours un sancerre  rouge sur la table lors d’un repas d’affaires, se souvient Catherine Corbeau-Mellot, du domaine sancerrois Joseph Mellot. Mais les gens boivent beaucoup moins de vin au restaurant et lors des repas d’affaires, le vin n’est plus nécessairement remboursé dans les notes de frais», observe la vigneronne. Quant à nos assiettes, elles aussi ont changé. «On ne mange plus de coq au vin ou de rosbif le dimanche», déplore-t-elle.  Des apéritifs dînatoires avec moins de viande, des cuisines plus légères ou internationalisées, des repas moins structurés : le rouge a perdu quelques-uns de ses décors familiers. Les blancs, les bulles ou même la bière se sont plus facilement glissés dans ces nouveaux usages culinaires. Lui continue de porter l’imaginaire du plat traditionnel, de la viande en sauce, du plateau de fromage et du temps passé à table le dimanche.

Et nos attentes vis-à-vis du vin ont changé. Aux rouges puissants ou marqués par le bois, les consommateurs semblent préférer davantage de fraîcheur et de fruit. «Je vends beaucoup moins de vins tanniques», constate Aurélie Deharbe, chef sommelière dans un établissement cinq étoiles du Var. Même la vieille habitude de faire patienter les bouteilles en cave se heurte à cette réalité nouvelle : les consommateurs, de moins en moins, ont une cave. «Les clients veulent acheter une bouteille et pouvoir la boire immédiatement, notamment parce qu’ils n’ont plus d’endroit où les garder», résume Catherine Corbeau-Mellot.

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Les producteurs n’ont évidemment pas attendu pour réagir. Leurs styles évoluent vers davantage de fruit, moins de bois, des vins plus souples, pensés pour être bus jeunes. Jusqu’à la température de service. Hervé Remaud observe ainsi de plus en plus d’initiatives autour de rouges destinés à être consommés frais. Le marketing suit, Mouton Cadet a par exemple lancé Rouge x Pierre, une cuvée bio pensée pour être servie à 8-10 °C, jusque dans un seau à glace. Quelques degrés de moins, et voilà le rouge qui quitte le dîner et l’hiver pour lorgner du côté de l’apéritif, des terrasses et des fortes chaleurs, territoires depuis longtemps occupés par les blancs et les rosés.

Reste à rendre le rouge moins intimidant. «Il faudrait peut-être donner le sentiment qu’il est moins nécessaire de posséder une connaissance approfondie des millésimes», estime Catherine Corbeau-Mellot. Autrement dit, pouvoir commander un rouge sans avoir l’impression de passer un examen. Ce serait pourtant une erreur de prendre cette envie de simplicité pour un désintérêt. Aurélie Deharbe observe au contraire davantage de questions sur les appellations, les modes de vinification, le bio et la biodynamie. «Je constate vraiment une tendance plus qualitative», assure-t-elle. Le sommelier retrouve ainsi, selon elle, sa fonction première : guider le client vers «la petite pépite de la carte». Le rouge n’a donc peut-être pas tant un problème de désamour que d’usage. Longtemps installé au centre de la table, il doit désormais trouver sa place ailleurs. Il n’a peut-être pas vieilli. Mais une partie du monde qui l’avait fait roi, assurément.

2026-09-27T09:45:41Z